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  • : Blog de la PTSI-A du lycée Gustave Eiffel (Bordeaux) : autour du cours de physique chimie, et bien au-delà...
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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 20:40

Textes utilisés vendredi dernier.

 

1) Lettre 165 (60 juin 1955) à la Houghton Mifflin Compay (éditeur américain)

 

« Je suis […] selon les termes anglais, un West-midlander qui se sent chez lui seulement dans les comtés situés sur les Marches galloises ; et c’est dû, je crois, autant à l’héritage qu’aux circonstances, si l’anglo-saxon et le moyen anglais de l’Ouest, ainsi que la poésie allitérative ont été à la fois un objet d’attirance dès mon enfance et mon domaine professionnel principal. […].) J’écris [donc] avec plaisir des vers allitératifs, même si j’ai peu publié en dehors des fragments du [i]Seigneur des Anneaux[/i], exception du « Retour de Beorhtnoth » […] diffusé deux fois récemment sur la BBC : un dialogue dramatique portant sur la nature de « l’héroïque » et du « chevaleresque ». J’espère toujours achever un long poème sur « La Chute d’Arthur » avec la même mesure. […] j’ai […] passé [les] 60 [dernières] années […] pour l’essentiel, à Birmingham et à Oxford, à l’exception de 5 ou 6 ans passés à Leeds : mon premier poste après la Guerre de 14-18 fut dans cette université. J’ai très peu voyagé, bien que je connaisse le pays de Galles, que je sois souvent allé en Écosse […] et que je connaisse quelque peu la France, la Belgique et l’Irlande. […]. Je pourrais ajouter que j’ai reçu en octobre un diplôme (Doct[eur] en “Lettres et Phil[ologie]”) à Liège (Belgique) […] […] la « philologie » [est] un « fait » premier au sujet de mon œuvre, à savoir qu’elle est faite d’un seul bloc, et est d’inspiration fondamentalement linguistique. Les autorités universitaires peuvent bien considérer comme aberrant qu’un vieux professeur de philologie écrive et publie des contes de fées et des “romances”, et appeler cela « un passe-temps », excusable dans la mesure où (ce qui m’a surpris tout autant que les autres) cela a eu du succès. Mais ce n’est pas un « passe-temps » dans le sens de quelque chose qui diffère totalement du travail, qui tient lieu d’exutoire. L’invention des langues est la fondation. Les « histoires » ont été conçues pour procurer un monde aux langues, plutôt que l’inverse. Chez moi, le nom vient en premier, et l’histoire suit. […] il y a dans [le Seigneur des Anneaux] une grande quantité de matière linguistique (autre que les noms et termes effectivement « elfiques ») présente ou exprimée en des termes mythologiques. C’est à mes yeux, en tout cas, en grande partie un essai en « esthétique linguistique » […]. Bien sûr, [on y trouve] des choses et des thèmes qui m’émeuvent tout particulièrement. Les relations mutuelles entre le « noble » et le « simple » (ou le commun, le vulgaire), par exemple. Je suis tout particulièrement ému par l’ennoblissement des humbles. J’aime (manifestement) beaucoup les plantes, et par-dessus tout les arbres, et il en a toujours été ainsi […]. Je considère le « conte de fées » (ainsi qu’on l’appelle) comme l’une des formes littéraires les plus élevées, et associée totalement par erreur aux enfants (en tant que tels). Mais mes conceptions à ce sujet, je les ai exposées dans une conférence [qui] a finalement été publiée […] par les Presses Universitaires d’Oxford […]. Je pense qu’il s’agit d’une étude assez importante, du moins pour qui estime que je vaux la peine d’être pris en considération […]

Bien amicalement, J(ohn) R(onald) R(euel) Tolkien »

 

 

2) La Chute d’Arthur (IV, p. 61-65)

« Des loups poussaient leur cri     en bordure du bois ; les arbres dans le vent     gémissaient en tremblaient, et feuilles vagabondes,     affolées, sans logis, mouraient en dérivant     au sein des creux profonds. noire s’étendait route     par humides vallées parmi monts éminents     tout de brume encerclés jusqu’aux remparts de Galles    se renfrognant à l’ouest, dénudés, face brune.     Vers les noires montagnes se hâtaient cavaliers,     sur pierre sans maisons, ne laissant nulle trace.     Des eaux qui en cascade tombaient depuis les cimes,     écumant dans la nuit ils ouïrent, passant     vers royaume caché. Derrière, nuit tomba.     Des sabots le fracas Se perdit en silence     en une contrée d’ombre.

L’aube vint faiblement.     Sur la face obscurcie des anciennes montagnes      qui regardaient vers l’Est lumière s’embrasa.     La contrée miroitait. Le soleil vint briller.     Le matin argenté qui baignait les eaux     s’éleva éclatant, par cieux dépouillé,     altiers et de bleu. Rayons passaient, obliques,     par les rameaux des arbres regardant, chatoyant     dans la grise forêt ; gouttes de pluie glissant     du feuillage bruissant telles gouttes de verre     tombaient en scintillant nul mouvement de bête :     les oiseaux écoutaient. Aussi prudent que loups     par le bois s’avançaient les chasseurs de Mordret     chevauchant vers frontières ; chiens de meute après d’eux     affamés et énormes cette voie-là suivaient,     aboyant, furieux. La reine ils pourchassèrent     d’une haine glaciale jusqu’à ce qu’espoir faille     sur pierre sans maisons, cessèrent, l’œil avide,     sous menaces des monts, face aux remparts de Galles.     Guerre était derrière eux et malheur en Bretagne.     Les vents de déplaçaient, Mordret, lui, attendait. […] Sur monticule d’herbe    là se tenait Mordret : Toujours portait regard     au loin et vers le sud, craignant que le vent pousse,     sans qu’il le sût, les nefs D’Arthur vers le rivage.     Gardes mit en faction Aux marges de la mer     dans le sud du pays, De nuit comme de jour,     qui scrutaient l’eau étroite Depuis les collines.     Sur leur cime érigea Fort solide fanaux     qui devaient flamboyer Si Arthur arrivait,     appeler pour l’aider Ses hommes às’assembler     où le plus il fallait. Il attendait, guettait,     et étudait le vent. »

 

3) « Du Conte de fées » (Les Monstres et les critiques, p. 181-182)

« Nous ne désespérons pas (ou ne devons pas désespérer) de dessiner parce que tous les traits doivent être soit courbes, soit droits, ni de peindre parce qu’il n’existe que trois couleurs « primaires ». Nous pouvons bien être aujourd’hui plus âgés, dans la mesure où nous héritons de la jouissance et de la pratique artistiques de nombreuses générations. Cet héritage de richesse peut comporter un risque d’ennui ou de souci d’originalité, ce qui peut mener à répugner au tracé fin, au motif délicat et aux « jolies » couleurs, ou bien simplement à manipuler et à travailler de vieux matériaux jusqu’à l’excès, avec un talent dépourvu de sensibilité. Mais l’on ne trouve pas le vrai chemin pour échapper à une telle lassitude dans la maladresse, la gaucherie ou la difformité délibérées, ni en rendant toute chose sombre ou perpétuellement violente, ni en poursuivant le mélange de couleurs en passant par la finesse, jusqu’à la fadeur, ni en compliquant les formes de manière invraisemblable au point de l’ineptie, puis du délire. Le Recouvrement nous est nécessaire avant de sombrer dans de tels états. Nous devons de nouveau regarder le vert et de nouveau être éblouis (mais non aveuglés) par le bleu, le jaune et le rouge. Nous devons rencontrer le centaure et le dragon, puis soudain, apercevoir peut-être, tels les bergers d’antan, moutons, chiens et chevaux – ainsi que loups. C’est ce recouvrement que le conte de fées nous aide à réaliser. Dans ce sens seulement, un goût pour le conte de fées peut nous rendre ou nous maintenir à l’état d’enfants. Le Recouvrement, qui inclut un retour et un renouvellement de la santé, est un re-gain – celui d’une vision claire. Je ne dis pas « voir les choses comme elles sont » pour me retrouver la cible des philosophes, bien que je puisse me risquer à dire « voir les choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir » : comme des choses distinctes de nous-mêmes. Il nous faut en tout cas laver nos carreaux, de telle sorte que les choses vues clairement puissent être débarrassées de la terne pellicule de la banalité et de la familiarité – de la possessivité. [.... Cette banalité est réellement la rançon de « l’appropriation » : les choses qui sont banales, ou familières (dans le mauvais sens du terme) sont les choses que nous nous sommes appropriées, légalement ou mentalement. Nous disons les connaître. Elles sont devenues semblables aux choses qui nous ont un jour attirés par leur éclat, leur couleur ou leur forme : nous avons mis la main dessus, puis les avons enfermées dans notre trésor, nous les avons acquises et, ce faisant, nous avons cessé de les regarder. Bien sûr, le conte de fées n’est pas le seul moyen d’atteindre au Recouvrement, ni de se prémunir contre la perte : l’humilité suffit. […] Mais [p]arce qu’elle tente […] la Fantasy créatrice peut ouvrir votre trésor et laisser s’envoler toutes les choses qui s’y trouvaient enfermées comme des oiseaux en cage. Les pierres précieuses se font toutes fleurs ou flammes, et vous serez conscients que tout ce que vous possédiez (ou connaissiez) était dangereux et chargé de pouvoirs, libre et sans entraves, pas enchaîné pour de bon – pas davantage à vous qu’elles n’étaient vous. »

 

4) Le Seigneur des Anneaux (II.6, p. 427-428 ; II.8, p. 477)

« [Aragorn] fit quelques pas en avant ; mais Boromir, hésitant, ne le suivit pas.“N’y a-t-il aucune autre route ?” dit-il. “Quelle autre route plus belle encore souhaiteriez- vous ?” dit Aragorn. “Une route ordinaire, dût-elle traverser une forêt d’épées, répondit Boromir. Cette Compagnie a été menée par d’étranges chemins, pour son plus grand malheur. Nous sommes descendus dans les ombres de la Moria, bien contre mon gré, et quelle ne fut pas notre perte ! Maintenant il nous faudrait entrer au Bois Doré, dites-vous. Mais cette périlleuse contrée ne nous est pas inconnue au Gondor ; et l’on dit que bien peu en ressortent une fois entrés, et que, de ceux-là, aucun n’est revenu indemne. » “Ne dites pas “indemne”, mais “inchangé” : peut-être alors serez-vous dans le vrai, dit Aragorn. Mais la tradition se perd au Gondor, Boromir, si dans la cité de ceux qui étaient sages autrefois, on parle désormais en mal de la Lothlórien. Quoi que vous en pensiez, aucune autre route ne s’offre à nous – à moins que vous ne vouliez regagner les Portes de la Moria, escalader les montagnes vierges, ou traverser seul le Grand Fleuve à la nage.” “Après vous, dans ce cas ! dit Boromir. Mais c’est un endroit périlleux.” “Périlleux, certes, dit Aragorn : beau et périlleux ; mais seul le mal doit le craindre, ou ceux qui apportent quelque mal avec eux. Suivez- moi !” » [Les membres de la Compagnie rencontrent les Elfes de la Lórien et en particulier Dame Galadriel qui protège les lieux de son pouvoir contre celui de l’Ennemi et qui les accueille pendant deux semaines. Vint le jour de l’adieu à la Lórien sans espoir de retour :] « Ils tournèrent alors leurs visages vers l’avant, vers le voyage : le soleil brillait devant eux, et tous furent éblouis, car leurs yeux étaient remplis de larmes. Gimli pleurait sans se cacher. “J’ai vu pour la dernière fois ce qu’il y a de plus beau […]. pourquoi me suis-je lancé dans cette Quête ? J’étais loin de savoir où se trouvait le principal danger ! Elrond ne se trompait pas en disant qu’il nous était impossible de prévoir ce que nous rencontrerions sur la route. Je craignais le supplice dans les ténèbres, et pareil danger ne m’a pas retenu. Mais je ne serais pas venu, si j’avais su le péril que recèlent la lumière et la joie. Cette séparation m’a infligé la blessure la plus cruelle qui soit, dussé-je me remettre cette nuit entre les mains du Seigneur Sombre. Hélas pour Gimli fils de Glóin !” “Non ! dit Legolas. Hélas pour nous tous ! Et pour tous ceux qui vivent en ces jours ultérieurs. Car ainsi va le monde : trouver pour perdre ensuite, comme il apparaît aux yeux de ceux qui vont au fil de l’eau. Mais je te considère béni, Gimli fils de Glóin : car tu endures cette perte de ton plein gré, alors que tu aurais pu en décider autrement. Mais tu n’as pas abandonné tes compagnons, et la moindre des récompenses que cela te vaudra, c’est que le souvenir de la Lothlórien demeurera toujours clair et pur dans ton cœur, et jamais il ne perdra de son éclat ou de sa fraicheur.” “Peut-être, dit Gimli ; et je te remercie de tes paroles. Sans doute sont- elles vraies ; mais c’est une maigre consolation. Le souvenir n’est pas ce à quoi le cœur aspire. Ce n’est qu’un miroir, fut- il aussi limpide que le Kheled-zâram. Du moins, c’est ce que dit le cœur de Gimli le Nain. Peut-être les Elfes voient- ils les choses autrement. […] “Mais ne parlons plus de cela. Attention à la barque ! Elle cale trop avec tout ce bagage, et le Grand Fleuve est rapide. Je n’ai aucune envie de noyer ma peine dans l’eau froide.” »

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Published by Qadri Jean-Philippe - dans La joie partagée Tolkien
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