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16 juillet 2010 5 16 /07 /juillet /2010 00:10

   
Füssli_Lady Macbeth Somnambule_1784_c

Johann Heinrich Füssli (dit Henry Fuseli), Lady Macbeth somnambule (1784; Louvre)

 

« La fin du XVIIIe siècle voit s’étendre à toute l’Europe l’intérêt suscité par Shakespeare – longtemps considéré en France comme déréglé et vulgaire –, et cette contagion se transmet à la peinture. C’est ainsi qu’entre autres sujets littéraires, parmi ceux qui fascinent la période romantique (Homère, les romans médiévaux, Dante, Milton...), Heinrich Füssli, l’un des peintres en vue de l’Angleterre de la fin du siècle, choisit Macbeth pour sujet privilégié d’inspiration. Figure intellectuelle appréciée des écrivains et des autres artistes, Füssli n’aura jamais un grand succès populaire. Il avait lui-même théorisé, dans un essai paru en 1767, Remarks on the writings and conducts of J.-J. Rousseau une séparation nette entre l’art et la morale, étant entendu que l’art véritable est au-delà du bien et du mal, ce qui le réserve à un public d’initiés.
    Füssli a peint sa vie durant près d’une quinzaine de fois des scènes extraites de Macbeth. De toute évidence, la peinture court après le théâtre dans sa volonté de frapper et d’émouvoir, ce qui n’empêche pas le peintre de proposer une vision plus riche qu’une seule restitution d’une mise en scène théâtrale : la grande toile qui représente les errances nocturnes de Lady Macbeth en fait une figure fantomatique, le symbole de l’esprit égaré.


Füssli_détail2 Lady Macbeth Somnambule


    La scène se situe au début de l’acte V, lorsque l’instigatrice du meurtre du roi Duncan erre sans but dans la forteresse, une bougie à la main. Füssli représente la femme en tenue de nuit claire, émergeant de la pénombre à travers une porte gothique, et avançant à grands pas, vibrante et agitée comme la flamme qu’elle tient et qui éclaire violemment la scène. Son visage est livide, sa bouche entrouverte, ses yeux exorbités et ses sourcils relevés dans une expression de terreur. Füssli l’imagine en train de parler, bras levé, index dressé comme pour capter l’attention et fixer une leçon. Le spectateur de la toile comme celui de la pièce savent pourtant qu’il est trop tard pour chercher un sens à ses propos.

 

Füssli_détail3 Lady Macbeth Somnambule

 

La dame et le médecin qui assistent à la scène, représentés par le peintre dans la pénombre, soulignent que les actes et paroles de Lady Macbeth ne signifient plus rien : la pièce n’est qu’une exploration de l’horreur d’une conscience coupable.

 

Le médecin : Vous voyez, ses yeux sont ouverts.
La dame : Oui, mais ses sens sont fermés.

(Macbeth, V.1/126)

Toute dimension religieuse est évacuée et c’est le médecin qui joue auprès de la dame de compagnie de la reine le rôle d’un directeur de conscience, l’incitant à révéler les tourments de sa maîtresse.
Au vu de la femme terrifiée que dépeint Füssli, le somnambulisme se mue en folie. Füssli propose une vision de Lady Macbeth égarée, agitée par des mouvements aussi énergiques qu’incontrôlés, qui semble s’avancer vers nous pour proclamer son crime d’une main impérieuse. Le mystère du tableau vient d’ailleurs de ce mélange indiscernable de terreur, de colère et d’horreur chez le [286] personnage de Lady Macbeth. Le ressort esthétique de la crainte était déjà bien connu en Angleterre, où un célèbre traité d’Edmund Burke avait proposé une nouvelle formulation de l’idée du « sublime », qui insistait sur la fascination que suscitent les spectacles horribles ou effrayants.[1]

 

Füssli_détail1 Lady Macbeth Somnambule

 

La présence du médecin, observateur rationnel et pourtant inquiétant, donne à la scène une tonalité presque médicale. Il tient à la main un crayon : outil du diagnostic, de l’écrivain, de l’artiste. Lady Macbeth devient un spectacle, un objet d’observation, le mal se change en maladie et en folie. En l’absence de conscience et d’esprit, la criminelle n’est plus qu’un corps dont il faut interpréter les symptômes. Plusieurs commentateurs du XIXe siècle verront dans le personnage de Lady Macbeth en général, et dans cette image en particulier, une figure de l’hystérie, cette maladie nerveuse inventée au XVIe siècle et dans laquelle la médecine du temps voyait un dérèglement du corps féminin capable d’entraîner un comportement incontrôlé, nerveux et violent. Füssli n’est pas étranger à ces considérations médicales : il a collaboré au traité pseudo-scien¬tifique qu’un médecin suisse, Caspar Lavater, a publié à l’époque sur l’art de connaître l’esprit des individus à partir de leur visage. Sa vision de Lady Macbeth est étonnamment proche des représentations douloureuses des damnés du Moyen Âge : contractée, difforme et hors d’elle. Le mal et son châtiment sont désormais intégrés à l’esprit du personnage, jusqu’à le détruire : la criminelle dépeinte par Füssli vit dans l’enfer de sa propre conscience, qui déforme son corps. Cette logique aboutira à la fin du siècle à tous les ressorts imaginés par Wilde dans le Portrait de Dorian Gray, où l’image devient progressivement le symptôme de la perversion du personnage. »

Julien Magnier, dans Le mal, Philippe Guisard et Christelle Laizé (dir.),
Paris, Ellipses, 2010 (L’intégrale), p. 285-286

 

Hurt Hatfield (Dorian Gray) Portrait de Dorian Gray (1945, Albert Lewin)

Hurt Hatfield (Dorian Gray) 

Le Portrait de Dorian Gray (1945 ; réal. Albert Lewin)

 


[1] : Edmund Burke, Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau, Londres, 1757 (trad. par E. Lagentie de Lavaïsse, Paris, Pichon, 1803) .

« Tout ce qui est propre à exciter les idées de la douleur et du danger ; c’est-à-dire, tout ce qui est en quelque sorte terrible, tout ce qui traite d'objets terribles, tout ce qui agit d’une manière analogue à la terreur, est une source du sublime ; ou, si l’on veut, peut susciter la plus forte émotion que l’âme soit capable de sentir. » (I, 7)

« La passion causée par le grand et le sublime dans la nature , lorsque ces causes agissent le plus puissamment, est l’étonnement ; et l’étonnement est cet état de l’âme dans lequel tous ses mouvements sont suspendus par quelque degré d’horreur. » (II, 1) .

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