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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 16:57

[60  | 294]

Liasse III

> GF,p.142-143.

« [En vérité la vanité des lois il s’en délivrerait, il est donc utile de l’abuser.]
… Sur quoi fondera-t-il l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore.
Certainement, s’il la connaissait, il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ; l’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée [143] par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ; un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.
Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles, communes en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point. Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ? Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est ; quod nostrum dicimus, artis est
*. Ex senatus consultis et plebiscitis crimina exercentur**. Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus***. » 

 

*/ = Cicéron, De Finibus, V, 21 :  « Il n'y a plus rien qui soit nôtre ; ce que nous appelons nôtre relève de la convention. »


**/ = Sénèque, Lettres,  95 : « C'est en vertu des senatus-consultes et des plébiscites que l'on commet des crimes. »    (cité par Montaigne, Essais, III, 1)


***/ = Tacite, Annales, III, 25 :  « Comme autrefois nous étions écrasés par les vices, maintenant nous le sommes par les lois. » (cité par Montaigne, Essais, III, 13)



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Liasse III

> GF,p.143-145.

« De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur, l’autre la commodité du souverain, l’autre la coutume présente ; et c’est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, [144] par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi ; elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. “Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’État qu’une coutume injuste a abolies.” C’est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n’est pas sans exemple. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le [145] bien des hommes, il faut souvent les piper ; et un autre, bien politique : Cum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur*. Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle et en cacher le commencement, si on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin. » 

 

*/ = « Comme il ignore la vérité qui peut le libérer, il est bon qu'on le trompe. », saint Augustin, La Cité de Dieu, IV, 31 ; sauf qu'en réalité ils 'agit d'une citation inexacte d'une citation elle-même inexacte de Montaigne (Essais, II, 12), qui mentionne Varron et le grand-prêtre romain Scevola, tous deux admirateurs des impostures théologico-politiques dénoncées par saint Augustin. La "citation" de Pascal présente sous une forme prescriptive ce qui est en réalité une diatribe de saint Augustin contre l'antique religion romaine et ses dignitaires, qui connaissent l'inanité des divinités païennes mais se refusent à la révéler au peuple :  « Splendide religion pour accueillir le faible en quête de salut ! Comme il cherche [Pascal : ignore] la vérité qui peut le libérer, on croit qu'il est bon qu'on le trompe. »

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