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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 12:20

Suite et fin des extraits de l'essai de G. K. Chesterton sur Macbeth :

« Mais Macbeth, en tant qu’homme investi, mais de façon défectueuse, des qualités de l’homme, ne peut se manifester [64] que dans sa relation avec ce qui caractérise sa femme. Et le problème de Lady Macbeth réveille aussitôt les controverses qui ont entouré cette pièce. Miss Ellen Terry et Sir Henry Irving jouèrent Macbeth selon la théorie que Macbeth était un homme débile et perfide et que Lady Macbeth était une femme fragile qui s’accrochait à lui. Une vue assez semblable de Lady Macbeth a été, je crois, exprimée avec logique par une actrice américaine de renom. Le problème communément évoqué peut se résumer : Macbeth était-il vraiment masculin ? d’autre part, Lady Macbeth se trouvait-elle n’être pas vraiment féminine ? (…)

[65] L’exacte vérité au sujet de Macbeth et de son épouse est quelque peu étrange mais mérite d’être affirmée avec force. Nulle part ailleurs dans toute son œuvre prodigieuse, Shakespeare n’a décrit le véritable caractère des relations entre les sexes avec autant de bon sens et de façon aussi satisfaisante. L’homme et la femme ne sont jamais plus normaux qu’ils ne le sont dans cette histoire anormale et effroyable. Roméo et Juliette ne décrit pas mieux l’amour que n’est ici dépeint le mariage. Le conflit qui se développe entre Macbeth et son épouse à propos du meurtre de Duncan est presque mot pour mot une discussion au sujet d’autre chose, autour de n’importe quelle table de banlieue au petit déjeuner. Il suffit simplement de changer : « Débile sans volonté, donne-moi les poignards » en « Débile sans volonté, donne-moi les timbres-poste ». Et c’est une grossière erreur d’imaginer que la femme puisse être appelée masculine ou même forte, au sens spécifique. La force de chaque partenaire est de nature différente. La femme a, sur-le-champ, plus de cette force qu’on appelle le zèle. L’homme a, en réserve, plus de cette force qu’on appelle la paresse.

Mais la vérité pénétrante de cette relation est encore beaucoup plus profonde que cela. Lady Macbeth fait preuve d’une magnanimité suspecte et stupéfiante tout à fait propre aux femmes. C’est-à-dire qu’elle fera quelque chose que son mari n’a pas osé faire mais qu’elle sait qu’il voudrait faire et elle y deviendra plus farouche que lui. Pour elle, comme pour toute âme féminine (forte, par définition), l’égoïsme est la seule chose qui soit intensément ressentie comme un péché; elle est prête à commettre n’importe [66] quel crime à condition que ce ne soit pas seulement pour elle-même. Son mari est assoiffé de crime d’une façon égoïste, donc vague, obscure et subconsciente, comme un homme prend conscience des débuts d’une soif physique. Quant à elle, sa soif de crime est altruiste, donc claire et nette, comme un homme perçoit un devoir public envers la société. Elle situe le fait en termes précis et accepte les extrêmes. Elle a ce parfait et splendide cynisme des femmes qui est bien la chose la plus terrible que Dieu ait faite. Je le dis sans ironie et sans satisfaction excessive pour cette légère touche d’humour.

Si vous voulez savoir ce que sont les relations permanentes de l’homme et de la femme mariés, vous ne le trouverez nulle part exposé avec plus de précision que dans la petite idylle domestique entre M. et Mme Macbeth. D’un homme si viril et d’une femme si féminine, je ne puis rien croire sinon qu’ils sauvent finalement leur âme. Macbeth, jusqu’au dernier instant, fut fort dans toute l’acceptation masculine du terme; il se tua lui-même au combat. Comme je viens de le dire, je ne puis croire que des âmes aussi fortes et aussi essentielles n’aient pas gardé ces facultés permanentes d’humilité et de gratitude qui, finalement, conduisent l’âme au ciel. Mais, où qu’ils soient, ils sont ensemble. Car seuls parmi tant de personnages imaginés par l’homme, ils sont vraiment mariés. »

 

Gilbert K. Chesterton ,
Les Macbeth, dans Le Sel de la vie,
Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, p. 63-66.
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Premier extrait : cette unique chose cruelle
Deuxième extrait : l'influence du mal sur l'âme

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 12:16

Suite de l'essai de G. K. Chesterton sur Macbeth. Cette partie, consacrée au mal, est celle qui se rapproche le plus de votre programme :

«  Pour nous modernes, la première signification philosophique de la pièce est celle-ci : notre vie est un tout et nos actes illégaux nous enferment dans des limites; chaque fois que nous enfreignons une loi nous créons une limitation. D’une étrange façon, cachée dans les profondeurs de la psychologie humaine, si nous construisons notre palais sur quelque tort inconnu il devient peu à peu notre prison. Macbeth à la fin de la pièce n’est pas simplement une bête sauvage, c’est une bête sauvage en cage. Mais si c’est là le fait à mettre en exergue, il est quelque chose d’autre qui réclame au moins la deuxième place. La deuxième idée dans l’histoire d’ensemble de Macbeth est, bien sûr, celle de l’influence du mal sur l’âme, surtout la suggestion mauvaise de nature mystique et transcendantale. À cet égard, le caractère mystique des incitations n’est pas plus intéressant que le côté mystique de l’homme à qui elles s’adressent. (…) [61] (…) Macbeth est destiné à être, entres autres, un orateur et un poète et c’est à ce côté de Macbeth que [62] s’adresse l’appel surnaturel au mal. Qu’il existe quelque chose comme des influences mauvaises venant de l’au-delà, elles n’ont jamais été indiquées de façon aussi suggestive qu’ici. Elles en appellent, comme le fait toujours le mal, à l’existence d’un plan cohérent et compréhensible. L’essence même d’un cauchemar est de soulever tout le cosmos contre nous. Deux des prophéties de ces influences mauvaises se sont réalisées ; ne peut-on supposer que la troisième s’accomplira également ?

Elles en appellent aussi à l’inévitable, comme le mal le fait toujours (étant lui-même servile et convaincu que tous les hommes sont esclaves). Elles mettent Macbeth en présence de sa bonne fortune comme si c’était non pas tellement un hasard mais plutôt un destin. (…) Quand le démon, et les sorcières qui en sont les servantes, veulent amener un homme faible à s’emparer d’une couronne qui ne lui appartient pas, ils sont trop rusés pour lui dire : « Veux-tu être roi ? » Ils disent sans parlementer plus avant : « Salut à toi Macbeth, qui vas être roi dans les temps à venir! » Macbeth a vraiment cette faiblesse d’être facilement attiré par cette espèce de fatalisme spirituel qui décharge la créature humaine d’une grande part de sa responsabilité. À cet égard il y a quelque chose d’étrange et de mauvais augure dans la façon dont les promesses des esprits mauvais s’achèvent en fantaisies nouvelles, s’achèvent, si l’on peut dire, en plaisanteries tout simplement diaboliques. Macbeth accepte, comme faisant partie d’un destin irraisonné, d’abord son crime puis sa [63] couronne. Il convient que ce destin qu’il a accepté comme extérieur et irrationnel s’achève en incidents d’une platitude extravagante : la forêt en marche et l’étrange naissance de Macduff, À un moment donné, avec une sorte de foi obscure et mauvaise, il s’est lui-même abandonné au mécanisme d’un destin qu’il ne peut ni respecter ni comprendre et la stricte conséquence de ceci est que le mécanisme engendre une situation qui le broie comme quelque chose d’inutile.

Shakespeare ne veut pas dire que l’émotivité et la richesse rhétorique de Macbeth prouvent qu’il est efféminé au sens ordinaire. Mais Shakespeare entend, je crois, suggérer que l’homme, viril dans sa structure essentielle, a ce point de faiblesse dans son tempérament artistique; qu’il a cette peur de la simple force du destin et des esprits inconnus, de leur force en tant que distincte de leur vertu, ce qui est le seul vrai sens du mot superstition. Celui qui aime son Dieu, même si c’est une idole, ne peut être superstitieux. Macbeth a quelque chose de cette peur et de ce fatalisme; et le fatalisme est exactement le moment où le rationalisme passe silencieusement à la superstition. Bref, Macbeth possède un courage physique considérable et même beaucoup de courage moral. Mais il manque de ce qu’on peut appeler le courage spirituel; il manque d’une certaine liberté et de la dignité de l’âme humaine dans l’univers, une liberté et une dignité que l’un des écrivains bibliques exprime comme constituant la différence entre les serviteurs et les enfants de Dieu. »

Gilbert K. Chesterton ,
Les Macbeth, dans Le Sel de la vie,
Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, p. 60-62.
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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 11:34

Vient de paraître un recueil d'essais de G. K. Chesterton (1874-1936) dans la collection Revizor de L'Âge d'Homme. On y trouve un texte intéressant sur une des oeuvres à votre programme. En voici un premier extrait :

« (…) la base de toute tragédie est cette continuité vivante et périlleuse [de la vie humaine] qui n'existe pas chez les créatures inférieures. C’est le fondement de toute tragédie et c’est assurément le fondement de Macbeth. La grande idée de Macbeth, exprimée dans les premières scènes avec une énergie tragique jamais égalée peut-être dans Shakespeare ou ailleurs, est cette idée de faute énorme que commet l’homme lorsqu’il croit qu’un seul acte décisif va dégager sa route. L’ambition de Macbeth, quoique égoïste et d’une certaine manière maussade, n’est en soi ni criminelle ni malsaine. Il conquiert le titre de Glamis dans une guerre honorable; il mérite et obtient le titre de Cawdor ; il s’élève dans le monde et n’en retire pas de joie déshonorante. Tout à coup une nouvelle ambition lui est offerte (je parlerai bientôt de l’action et de l’atmosphère qui y préside) et il comprend que rien ne lui barre la route vers la couronne d’Écosse, rien, sauf le corps endormi de Duncan. S’il fait cette unique chose cruelle, il connaîtra un bonheur et une joie infinis.
Là, je le dis, est la première et la plus terrible des grandes actualités de Macbeth. On ne peut faire une chose insensée dans le but d’obtenir la santé mentale. La folle décision de Macbeth n’est pas un remède à sa propre irrésolution. Il était indécis avant sa décision. Il est, si possible, plus irrésolu après s'être décidé. Le crime n'ôte pas le problème. Son effet est si déconcertant que l'on peut dire que le crime ne fait pas disparaître la tentation. Prenez une décision malsaine et vous n'en deviendrez que plus malsain ; faites une chose illégale et vous ne ferez qu'entrer dans une atmosphère beaucoup plus suffocante que celle de la loi. En fait, c'est une erreur de parler d'un homme qui « s’émancipe ». L’homme sans loi ne s’émancipe jamais, il commet une effraction. Il brise une porte et se trouve dans une autre pièce, il enfonce un mur et se trouve dans une pièce encore plus petite. Plus il fracasse, plus son habitation se rétrécit. Où il parvient, la fin de Macbeth nous l’apprend. »
Gilbert K. Chesterton ,
Les Macbeth, dans Le Sel de la vie,
Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, p. 59-60.
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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 13:06

essai Mal

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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 20:24

RousseauNouvelObsDeuxième extrait de l'article du hors-série du Nouvel Observateur consacré à La profession de foi du vicaire savoyard  (1761) :

 

« Revenir à la voix de la conscience, c’est être capable de retrouver, à travers la morale, la dimension religieuse de l’existence et de réintégrer notre véritable place d’agents libres dans l’univers. Nous délirons parce que rien ne vient contrarier nos passions sociales et que nous estimons pouvoir nous orienter moralement sans la norme de la conscience qui renvoie elle-même à Dieu. Rousseau est donc le promoteur d’une religion naturelle, qui ne dépend que de la conscience et de l’intelligence hu­maines, et semble se passer entièrement des reli­gions positives, c’est-à-dire celles qui se sont affirmées dans l’histoire. D’ailleurs, Rousseau est tout à fait hostile à la superstition qui encombre les religions, et il dénonce volontiers, dans la deuxième partie de la « Profession de foi du vicaire savoyard », ces révélationsqui n’ajoutent rien à la religion de la conscience et, au contraire, l’exposent à toutes les déformations et absurdités humaines.

Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement? Qu'est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu en lui donnant les passions humaines.

 En homme des Lumières – car il n’est pas l’anti­-Lumières que nous présente sa caricature –, Jean-Jacques critique aussi sans concession la croyance au miracle.

Otez les miracles de l’Evangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ, s’écrie-t-il dans la troisième des « Lettres écrites de la montagne » (1764). Pour lui, comme pour beaucoup de philosophes de son temps, toutes les religions positives, présentées comme issues de révélations et appuyées sur les miracles, sont en réalité des construc­tions humaines qui recouvrent la “religion naturelle” et la rendent méconnaissable en introduisant mille croyances plus ou moins aberrantes. 

Pourtant Rousseau se distingue de nombreux penseurs de son époque en réservant une place toute particulière au Christ des Evangiles. En effet, le lecteur de l’« Emile » a la surprise de voir, au tournant de la « Profession de foi du vicaire », Jésus détrôner Socrate:

Si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. 

Quant aux Evangiles, ils font figure, en matière de morale, de livre le plus utile et le plus exact entre tous sur la Terre :

Les préceptes de Platon sont souvent très sublimes, mais combien n’erre-t-il pas quelquefois, et jusqu’où ne vont pas ses erreurs ? [ ... ] L’Evangile seul est, quant à la morale, toujours sûr, toujours vrai, toujours unique, et toujours semblable à lui-même(« Troisième Lettre écrite de la montagne »).

Qu'est-ce à dire ? Pourquoi Jésus est-il l’homme que Rousseau fait passer non seu­lement avant Platon, mais aussi avant Caton, Numa ou Lycurgue, ces fondateurs ou restaurateurs de cités et d’Etats antiques qu’il admirait tant ? Parce que Jésus a fait pivoter l’histoire de l’humanité sur ses gonds. Il est à l’origine d’une ouverture décisive, qui fait rupture et change tout. De quelle rupture s’agit-il ? »

Ghislain Waterlot, La foi du vicaire,

Le Nouvel Observateur (hs no76 juillet/août 2010)

 


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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 17:48

RousseauNouvelObsLe dernier hors-série du Nouvel Observateur pourrait vous être utile puisqu'il est  entièrement consacré à Rousseau.

Voici un premier extrait de l'article consacré à La profession de foi du vicaire savoyard  (1761) que vous avez au programme de Français-Philosophie :

 

« Rousseau est l’homme des ruptures. Elles scandent non seulement une existence personnelle agitée, mais aussi les étapes d’une pensée théorique créatrice. Là même où il ne semble que reprendre des idées dans l’air du temps (religion naturelle, éducation publique, tolérance religieuse), Rousseau renouvelle profondément tout ce qu’il touche. Qui ne se rappelle l’envolée lyrique à l’apogée de la « Profession de foi du vicaire savoyard », ce texte d’une centaine de pages qui forme une sorte d’opuscule détachable au cœur de l’« Emile » ?

 

“Conscience, conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu.”

(p. 90 )

 

Que veulent dire et qu’impliquent ces mots ? D’abord la nécessité de ne plus s’en tenir à la tradition classique des preuves de l’existence de Dieu. Certes Rousseau reprend ces preuves, dans toute la première partie du discours du vicaire, et il y souscrit, s’inscrivant dans le sillage de « l’illustre Clarke ». Mais c’est pour ajouter que toutes ces preuves ne sont pas décisives à elles seules. La nouveauté du discours rousseauiste dans le champ philosophique consiste à reconnaître que les arguments contraires à l’existence de Dieu, et qui concluent à l’athéisme, ne sont pas moins probants par eux-mêmes. Non seulement les raisons de douter sont nombreuses — et il s’en présente toujours de nouvelles — mais de plus les arguments contre l’existence de Dieu ont de la solidité. D’intelligence bornée et incapables de trancher, les hommes seraient donc dans l’indécidable sans la voix de la conscience qui fait pencher la balance de façon décisive. 

Que dit cette voix de la conscience ? Qu’il faut faire le bien, qu’elle indique avec sûreté, et que cette exigence remonte à quelque chose qui nous dépasse, que l’on nomme Dieu ; un Dieu qui récompensera la pratique du bien et le sens de la justice ; un Dieu qui rétablira un ordre le plus souvent renversé voire méprisé dans l’univers social, où le juste souffre tandis que l’injuste est régulièrement admiré. Rousseau estime d’ailleurs être lui-même un exemple de juste bafoué, désirant toujours le bien et la vertu, même s’il admet n’avoir pas toujours su être vertueux. Il se sait parfois faible devant les hommes et leurs faux-semblants, mais il sait également qu’il ne méritait pas d’être rejeté et condamné comme il l’a été. La voix de la conscience est ainsi la consolation du juste en butte aux méchants. Mais comment se fait-il qu’elle ne s’impose pas à tous avec évidence ? C’est là que la critique sociale de Rousseau prend toute son importance en matière morale et religieuse : la conscience est fragile, et le monde social et politique, tel que les hommes l’ont bâti par toute une série de fâcheuses circonstances, étouffe les principes fondamentaux du droit naturel (l’amour de soi et la pitié qui régulent spontanément l’activité de l’homme à l’état de nature) en les faisant dégénérer en amour-propre à travers la concurrence généralisée pour ravir à son voisin la supériorité dans la considération sociale.


Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même, deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, et qui, dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif, factice, et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement.”

(Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes (1755)) 

 

Dans la société politiquement mal constituée du faux contrat social, l’homme ne vit que par le regard des autres et ne sait plus se rapporter à lui-même dans le silence des passions. Il est ainsi dénaturé, corrompu, et en vient à ne plus savoir qui il est dans l’ordre des choses, c’est-à-dire à ne plus savoir simplement écouter la voix de la conscience qu’une éducation menée selon la nature aurait immanquablement ménagée. »

Ghislain Waterlot, La foi du vicaire,

Le Nouvel Observateur (hs no76 juillet/août 2010)

 


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16 juillet 2010 5 16 /07 /juillet /2010 00:10

   
Füssli_Lady Macbeth Somnambule_1784_c

Johann Heinrich Füssli (dit Henry Fuseli), Lady Macbeth somnambule (1784; Louvre)

 

« La fin du XVIIIe siècle voit s’étendre à toute l’Europe l’intérêt suscité par Shakespeare – longtemps considéré en France comme déréglé et vulgaire –, et cette contagion se transmet à la peinture. C’est ainsi qu’entre autres sujets littéraires, parmi ceux qui fascinent la période romantique (Homère, les romans médiévaux, Dante, Milton...), Heinrich Füssli, l’un des peintres en vue de l’Angleterre de la fin du siècle, choisit Macbeth pour sujet privilégié d’inspiration. Figure intellectuelle appréciée des écrivains et des autres artistes, Füssli n’aura jamais un grand succès populaire. Il avait lui-même théorisé, dans un essai paru en 1767, Remarks on the writings and conducts of J.-J. Rousseau une séparation nette entre l’art et la morale, étant entendu que l’art véritable est au-delà du bien et du mal, ce qui le réserve à un public d’initiés.
    Füssli a peint sa vie durant près d’une quinzaine de fois des scènes extraites de Macbeth. De toute évidence, la peinture court après le théâtre dans sa volonté de frapper et d’émouvoir, ce qui n’empêche pas le peintre de proposer une vision plus riche qu’une seule restitution d’une mise en scène théâtrale : la grande toile qui représente les errances nocturnes de Lady Macbeth en fait une figure fantomatique, le symbole de l’esprit égaré.


Füssli_détail2 Lady Macbeth Somnambule


    La scène se situe au début de l’acte V, lorsque l’instigatrice du meurtre du roi Duncan erre sans but dans la forteresse, une bougie à la main. Füssli représente la femme en tenue de nuit claire, émergeant de la pénombre à travers une porte gothique, et avançant à grands pas, vibrante et agitée comme la flamme qu’elle tient et qui éclaire violemment la scène. Son visage est livide, sa bouche entrouverte, ses yeux exorbités et ses sourcils relevés dans une expression de terreur. Füssli l’imagine en train de parler, bras levé, index dressé comme pour capter l’attention et fixer une leçon. Le spectateur de la toile comme celui de la pièce savent pourtant qu’il est trop tard pour chercher un sens à ses propos.

 

Füssli_détail3 Lady Macbeth Somnambule

 

La dame et le médecin qui assistent à la scène, représentés par le peintre dans la pénombre, soulignent que les actes et paroles de Lady Macbeth ne signifient plus rien : la pièce n’est qu’une exploration de l’horreur d’une conscience coupable.

 

Le médecin : Vous voyez, ses yeux sont ouverts.
La dame : Oui, mais ses sens sont fermés.

(Macbeth, V.1/126)

Toute dimension religieuse est évacuée et c’est le médecin qui joue auprès de la dame de compagnie de la reine le rôle d’un directeur de conscience, l’incitant à révéler les tourments de sa maîtresse.
Au vu de la femme terrifiée que dépeint Füssli, le somnambulisme se mue en folie. Füssli propose une vision de Lady Macbeth égarée, agitée par des mouvements aussi énergiques qu’incontrôlés, qui semble s’avancer vers nous pour proclamer son crime d’une main impérieuse. Le mystère du tableau vient d’ailleurs de ce mélange indiscernable de terreur, de colère et d’horreur chez le [286] personnage de Lady Macbeth. Le ressort esthétique de la crainte était déjà bien connu en Angleterre, où un célèbre traité d’Edmund Burke avait proposé une nouvelle formulation de l’idée du « sublime », qui insistait sur la fascination que suscitent les spectacles horribles ou effrayants.[1]

 

Füssli_détail1 Lady Macbeth Somnambule

 

La présence du médecin, observateur rationnel et pourtant inquiétant, donne à la scène une tonalité presque médicale. Il tient à la main un crayon : outil du diagnostic, de l’écrivain, de l’artiste. Lady Macbeth devient un spectacle, un objet d’observation, le mal se change en maladie et en folie. En l’absence de conscience et d’esprit, la criminelle n’est plus qu’un corps dont il faut interpréter les symptômes. Plusieurs commentateurs du XIXe siècle verront dans le personnage de Lady Macbeth en général, et dans cette image en particulier, une figure de l’hystérie, cette maladie nerveuse inventée au XVIe siècle et dans laquelle la médecine du temps voyait un dérèglement du corps féminin capable d’entraîner un comportement incontrôlé, nerveux et violent. Füssli n’est pas étranger à ces considérations médicales : il a collaboré au traité pseudo-scien¬tifique qu’un médecin suisse, Caspar Lavater, a publié à l’époque sur l’art de connaître l’esprit des individus à partir de leur visage. Sa vision de Lady Macbeth est étonnamment proche des représentations douloureuses des damnés du Moyen Âge : contractée, difforme et hors d’elle. Le mal et son châtiment sont désormais intégrés à l’esprit du personnage, jusqu’à le détruire : la criminelle dépeinte par Füssli vit dans l’enfer de sa propre conscience, qui déforme son corps. Cette logique aboutira à la fin du siècle à tous les ressorts imaginés par Wilde dans le Portrait de Dorian Gray, où l’image devient progressivement le symptôme de la perversion du personnage. »

Julien Magnier, dans Le mal, Philippe Guisard et Christelle Laizé (dir.),
Paris, Ellipses, 2010 (L’intégrale), p. 285-286

 

Hurt Hatfield (Dorian Gray) Portrait de Dorian Gray (1945, Albert Lewin)

Hurt Hatfield (Dorian Gray) 

Le Portrait de Dorian Gray (1945 ; réal. Albert Lewin)

 


[1] : Edmund Burke, Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau, Londres, 1757 (trad. par E. Lagentie de Lavaïsse, Paris, Pichon, 1803) .

« Tout ce qui est propre à exciter les idées de la douleur et du danger ; c’est-à-dire, tout ce qui est en quelque sorte terrible, tout ce qui traite d'objets terribles, tout ce qui agit d’une manière analogue à la terreur, est une source du sublime ; ou, si l’on veut, peut susciter la plus forte émotion que l’âme soit capable de sentir. » (I, 7)

« La passion causée par le grand et le sublime dans la nature , lorsque ces causes agissent le plus puissamment, est l’étonnement ; et l’étonnement est cet état de l’âme dans lequel tous ses mouvements sont suspendus par quelque degré d’horreur. » (II, 1) .

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